Lichenographie

Lécher est avant tout une affaire de reste, c’est-à-dire de parasite, donc d’équilibre. En effet les langues lissent les surfaces, les nettoient les rendent propres. La langue parlerait donc au nom du Propre ou du Même, ma langue comme nom propre – acteur de l’a-restance du monde. Cette pointe râpe gouge boucharde ou gradine, grave et rend tenace notre écriture sur le monde, notre possession du monde, en commençant peut-être par mon auto-gravure comme de ma propre objectivation: ce tailleur de miroir. Le lichen lui (lichen lèpre ou cal) est une personnification, une animation du reste, un exemple à ce titre d’un mouvement historique puissant -celui sur lequel Michel Foucault ne cessa d’écrire- mais également et dans le même temps une léchance, un lécher. Comme s’il restait là, coûte que coûte à lécher des cailloux, à lécher des branches, à devenir par là même ce reste qu’on décrit comme une entité symbiotique, une sorte d’orgie scientifique mêlant champignons bactéries et photobiotes. A-t-on le droit de nommer une telle activité différentielle? La question touche à la souveraineté de la science. «Ce partage sans partage nous rappellerait sur la voie d’une autre logique du partage, celle qui nous engagerait à penser les partitions internes des ensembles. [Ces partitions] seraient des identités assez douteuses, assez partagées au-dedans d’elles-mêmes pour que tous nos énoncés et toutes nos références en deviennent d’avance menacés de parasitage […]»1. Les lichens exploitent plutôt leur résistance pour créer des ponts, des passages, travaillent avec des vitesses et des intensités plutôt qu’en tant que noms propres. Sinon pour les usurper aussitôt, les rendre fous, leur dire «vous n’êtes que des simulacres!»: ce lichen-là devient un morceau de granite, celui-ci une salamandre, l’autre une feuille de bouleau. Ce qu’on nomme «lichen» «menace la logique de la distinction entre le ceci et le cela, la logique même de l’exclusion ou de la forclusion, tout comme l’histoire fondée sur cette logique et ses alternatives»1.
Le reste a ici un double foyer et forme ce que Jacques Derrida aimait à appeler un «double bind»: un lichen lèche une roche pour la nettoyer, lui bave dessus pour la faire briller. Mais cette langue qui pique grave et écrit est une langue de reste, une langue en reste, en marge, un reste lui-même. Un lichen exprime donc l’excès d’une langue sur elle-même et trahit ironiquement les spasmes du Même.
Ils ont pour autant tous leurs identités en propre, mais une identité qui soit cette différence et non cette mêmeté totalisante et totalitarisante, une identité sous le signe de l’hospitalité, une identité qui résiste à la thématisation : des lichens qui tatouent une branche de châtaignier et boursouflent des grains de feldspaths, des lichens qui s’amusent avec la tête d’une salamandre les yeux d’une carpe, joue avec la queue d’un lézard et dansent sur le dos du monde par amour pour la différance.

1 Jacques Derrida, «Être juste avec Freud» in Penser la folie, Essais sur Michel Foucault, ed. Galilée, 1992. p.174-161.

« Lichenographie I» – 210x315cm*83×124inch

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« Lichenographie II» – 180x216cm*71×85inch

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